Le Collectionneur :
un Acheteur et Consommateur
frustré, passionné,
maniaque, insatisfait
Le cas d’un collectionneur
de Spiderman
Gwénaëlle
Vandeville
Introduction
Les collectionneurs sont véritablement des acheteurs et consommateurs très particuliers. Ils sont obsédés par la découverte et l’acquisition d’objets nouveaux, et ne peuvent eux-même expliqués ce besoin fondamental, comparable à la faim, qui peut être assouvi mais jamais gommé. Leur comportement et la nature de leur passion sont souvent caractérisée par l’alternance de phase d’euphorie, d’allégresse et de phase de tension, de détresse, de doute, de culpabilité. Cette passion est capable d’emmener certains vers la dévastation de leur vie entière : profession, famille, obligations et responsabilités sociales …
Une collection est le choix, la réunion et la conservation d’objets qui ont une valeur subjective. Le collectionneur, comme le croyant, attribue un pouvoir et une valeur aux objets parce que leur présence et leur possession ont une fonction réparatrice, palliative, protectrice face à l’anxiété et l’incertitude.
Selon l’enquête sur « Les Pratiques Culturelles des Français » sortie en 1990, 23% des habitants de l’hexagone de plus de 15 ans déclarent réaliser une collection, dont environ la moitié s’en occupe au moins une fois par mois. Les collectionneurs français ont principalement entre 15 et 19 ans (41% d’entre eux) même si cette pratique est de moins en moins caractéristique du monde des jeunes (14% des plus de 60 ans en 1989, 7% en 1973). Elle est dominée par les hommes aux CPS les plus élevées, habitant dans les grandes villes.
Que collectionne t’on ? De tout. Des timbres principalement (8% des Français), suivis des cartes postales, des pièces et médailles. On note cependant que l’activité de collectionner s’est, au cours de ces dernières années, diversifiée en s’appliquant à de nouveaux domaines ou objets. Un New-Yorkais, Harry Finley, a d’ailleurs inauguré, il y a peu, son site web (www.mum.org), vitrine de sa collection de tout ce qui a trait aux règles : livres, publicités, œuvres d’art, expressions propres à chaque pays … en hommage à sa mère,sic (Psychologies, Déc 2000).
Afin d’analyser plus avant le comportement du collectionneur, un entretien a été réalisé avec Christophe, collectionneur de Spiderman. L’analyse vise à identifier :
- les caractéristiques pertinentes susceptibles de décrire le collectionneur
- les compétences qu’il met en œuvre
- les comportements d’achat et de consommation qui le caractérise
1.Caractéristiques du collectionneur
1.1.
Le
collectionneur et sa trajectoire de vie
Pourquoi collectionne t’on ? Quelles sont les forces qui incitent un individu à devenir collectionneur ?
Selon Muensterberger, la collection, quête perpétuelle d’objets nouveaux provient « d’un souvenir sensoriel – qui n’est pas immédiatement identifié – de privation, de perte ou de vulnérabilité, et d’un désir consécutif de substitution, étroitement associé à la morosité et à des tendances dépressives ».
L’observation des enfants nous apprend que les tout petits cherchent des solutions pour faire face à l’appréhension, la vulnérabilité, la solitude, l’anxiété. Ils prennent souvent un objet tangible : une tétine, un pouce, une peluche, un doudou … pour trouver une consolation qui ne leur est pas prodiguée. L’enfant s’agrippe à l’objet qui devient une protection magique, une sécurité imaginaire et lui apporte un réconfort instantané face à sa peur de la solitude. Ce n’a pas été le cas pour Christophe qui affirme n’avoir jamais possédé de doudou, pris le pouce ou la tétine durant sa petite enfance. Son désir de possession est apparu vers l’âge de 6 ans lors sa rencontre avec Spiderman.
Les choses, objets prennent alors une dimension importante et Muensterberger affirme que « l’affection se reporte sur des choses qui, aux yeux de celui qui les regarde, finissent par avoir une âme, ainsi que les amulettes et les fétiches dans les sociétés primitives, ou les saintes reliques pour les dévots ». Ce phénomène qui consiste a donné une « âme » à un objet est appelé « animisme » chez les anthropologues, « attachement » chez les psychologues.
Le fait de prendre, d’agripper et plus tard les tendances à l’accumulation, caractéristiques très présentes chez les collectionneurs, viennent souvent de la phase d’individuation mal vécue. L’absence, physique ou non, des parents et surtout de la mère engendre un sentiment de manque, de frustration qui restera à tout jamais et aura des conséquences graves sur la prise de conscience de soi. Dès les premières minutes de l’entretien, on apprend que Christophe a été élevé par ses grands-parents et ne souhaite entrer plus dans les détails. S’entourer d’objets doit avoir ici pour seul but de s’accommoder de soins insuffisants ou d’autres traumatismes. Ils deviennent des substituts.
Christophe a besoin de substituts symboliques pour survivre dans un monde considérer comme inamical, voire dangereux, tel le monde de Spiderman. Tant qu’il peut les toucher, les prendre, les posséder et surtout les renouveler, ces substituts sont la garantie d’un soutien affectif.
Dans toutes les sociétés et dans toutes les époques, le phénomène de collectionner est présent. Tout enfant doit en effet, tôt ou tard, faire face au dilemme de la substitution (de la mère) Mais dans l’idéal, c’est seulement une étape transitoire.
1.2. Le collectionneur s’identifie à sa collection
La collection est forcément un reflet de la personnalité, des goûts, des aspirations … Même si certains collectionneurs n’ont pas besoin de modèles, la majorité est influencée par les modes, les tendances du moment ou l’opinion de leur entourage. Muensterberger affirme que « les goûts, les choix, le style sont obligatoirement influencés, souvent de manière inconsciente, par le Zeitgeiste, l’esprit et le climat socioculturel d’une époque ».
Un jouet
Le choix de collectionner un jouet est étroitement lié aux souvenirs d’enfance. On a l’impression que Christophe n’a pu vivre pleinement son enfance, n’a pu s’acheter les jouets tant désirés, même s’il affirme le contraire.
C231 : … c’est se rappeler sa jeunesse, une période de sa jeunesse où ils étaient bien … Que c’était vraiment bien pour eux, peut-être ça les replonger dedans. Faut dire apparemment, il faut avoir une âme d’enfant pour collectionner des jouets déjà au départ, pour collectionner des figurines, des poupées, des pin’s … il faut toujours avoir au moins un coin de son cerveau en enfance, c’est clair … C’est récupéré un peu son enfance. Moi, j’vois bien, j’ai eu une enfance très heureuse donc c’est peut-être ça aussi. C’est peut-être me rapprocher de ce qui était bien avant et pas le lâcher …
Une valeur sûre
En choisissant Spiderman, son symbole américain, Christophe souhaite se rattacher à une valeur sûre, stable, viable. Ce qui se caractérise pour lui par un grand nombre de fans, une bonne médiatisation, une bonne commercialisation … une grande longévité à venir.
C11 : …c’est encore viable …
C256 : …c’est des icônes qui sont gravées dans la
tête des gens. Tout le monde connaît Spiderman …c’est pas du patrimoine mais …
C10 : …L’alter ego du personnage Spiderman …c’est quelqu’un de normal qui a toujours des difficultés financières …sa tante est toujours malade donc ça rapproche de la réalité …
C51 : …Quand j’étais jeune … J’regardais l’dessin animé …j’avais découpé mes vêtements, carrément hein. J’avais mis en couleur, j’me rappelle comme si c’était hier hein. J’me voyais en train de mettre des maillots blancs en rouge, faire des toiles d’araignée, demander à ma grand-mère de coudre un masque. Et je regardais le dessin animé habillé en Spider … vraiment grave. C’est vraiment quelque chose qui m’a marqué … carrément en enfance, quoi. Donc c’est vrai, heureusement qu’c’était pas un truc abominable. J’serais peut-être tourné mal maintenant. C’est vrai ça, Spider c’est un défenseur du bien, tant qu’à faire …
Une identification
aux Américains
Derrière Spiderman, on voit très bien transparaître la fascination de Christophe pour les Etats-Unis
C10 : …moi, j’me suis accès plus sur américain …moi,
c’était plutôt le style américain …
C104 : …y ont vraiment un potentiel incroyable …
Ils les admirent, c’est le monde du business. Ils sont sa référence, ses modèles, ses professeurs.
On a le sentiment qu’il les observe de loin et même si Internet abat les frontières, ils restent intouchables de part la langue, leur classe.
C104 : …J’ai déjà entendu parler des gars qui avaient déjà côtoyé des américains et tout…
En prenant pour référence les Américains, il réactive inconsciemment un sentiment d’infériorité
C13 : …Les Américains sont, donc eux, ils peuvent faire une cotation. Nous, c’est autrement
C84 :…j’ai vu des personnes collectionnaient Spider, mais moi à côté je suis un petit quoi.
et un sentiment de possession interdite
Une ou plusieurs
collections
Les goûts peuvent se déplacer, les intérêts et les buts se modifier. Les collectionneurs qui ne se cantonnent pas à un seul domaine montrent un état d’esprit moins rigide et « monomaniaque »
On trouve une très grande contradiction chez Christophe. Il ne veut pas être infidèle à Spiderman et à la fois, il affirme ne pas se disperser, n’avoir qu’une seule collection ciblée
C18 : Mais moi, j’me disperse pas. J’fais un personnage, une série, point.
et à la fois, à travers sa fille (1 an), il possède une collection sur le Roi Lion
C48 : Par contre pour la
petite, nous comme on aimait bien le Roi Lion. Donc comme les parents,
automatiquement ça se répercute sur les enfants. Donc la petite, elle a une
chambre vraiment accès sur le Roi Lion. J’veux dire c’est 95% de la chambre,
c’est les figures du Roi Lion, les posters, les lampadaires, je sais plus
après.
Plus tard dans l’entretien, on apprend également qu’il a une collection « secondaire » de films vidéos.
Il est amusant aussi de noter que sa femme possédait une collection de petits bébés jusqu’à la naissance de leur enfant.
1.3.
La collection comme l’expression de la valeur de soi, de l’unicité par
comparaison sociale à d’autres collectionneurs
Les frustrations liées à la
petite enfance sont souvent responsables d’une mauvaise relation avec le monde
extérieur et conduisent à chercher plus de réconfort dans les objets que dans
les êtres.
Le fait de collectionner
est une entreprise très personnelle et souvent solitaire. La possession est le
lien le plus intime qu’un individu puisse avoir avec les objets. Ils ne
prennent pas vie en lui, c’est lui qui vit en eux.
C99 : …C’est les
choses qui nous possèdent après…
On peut faire l’hypothèse
que même si les collectionneurs aiment s’entourer de personnes partageant leur
passion, il ne noue pas de véritables relations. Ce ne reste que des
« contacts ». Ils sont cependant très important car peuvent être des
intermédiaires pour les prochaines acquisitions et sont les rares auprès
desquels le collectionneur peut se mettre en valeur, en scène.
C53 : … Déjà dans mon entourage, c’est pas quelque chose, les gens. Tout à l’heure j’en parlais, entre collectionneurs c’est plus simple. Les gens avec qui je travaille savent pas que je fais ça. Il faut vraiment que je sois bien avec la personne parce que c’est vrai que c’est vite fait les a priori.
Les collectionneurs aiment
à parader et à étaler leurs possessions. Ils utilisent ces objets pour recevoir
les félicitations du monde extérieur. Christophe cherche à attirer l’attention
sur lui, le plus souvent pour tenter de surcompenser le doute et l’incertitude.
Son expression à propos de Spiderman eest tout à fait caractéristique :
« Regardez, je suis là ». Il a un intense besoin d’être approuvé,
reconnu comme exceptionnel. Etre reconnu et considérer renforce la foi qu’un
individu a dans ses qualités personnelles et peut rehausser l’image qu’il a de
lui-même. L’objet est ainsi une représentation de lui-même.
La jalousie joue un grand
rôle dans cette quête effrénée de triomphe personnel.
C12 : …c’est l’gars
qu’y’aura la meilleure pièce. C’est ça les collectionneurs. On essaye toujours
de trouver quelque chose pour soi et aussi essayer d’avoir mieux que les
autres, c’est clair. Parce qu’après on est un peu traumatisé de n’pas avoir eu
c’qu’on a voulu ou c’qu’on a convoité avant, ça c’est terrible …
C69 : … Moi, j’ai
eu ça, j’veux dire même sur Internet j’en parle. J’suis content de dire
« J’ai ça, j’ai ça, j’ai ça ». Mais j’sais pas, c’est pas pour rendre
jaloux les gens, du tout.
Il s’acharne à vouloir
éclipser tout rival. Comme tous les collectionneurs, il craint de découvrir
chez d’autres, des objets plus intéressants ou nombreux et de voir son
sentiment d’infériorité resurgir. Il fait alors fonctionner, inconsciemment
mais parfois consciemment, sa mémoire sélective.
C27 : …Moi
personnellement, c’est vrai qu’ça, Spider euh … j’veux dire dans le secteur, j’crois qu’y’a que moi …(soupire heureux) …
G73 : Donc vous n’avez
pas de concurrents.
C73 : Directs. Ben
j’en avais pas jusqu’à … un gars qu’y’habite en Allemagne. Et lui c’est pareil,
il m’a appelé une fois et il m’a envoyé des photos de sa collection Spider … et
c’est vrai que c’est assez conséquent, mais c’est plus récent, lui. Et là,
j’lui envoie mes photos et il traumatise parce que c’est vrai que j’ai des
poupées qui datent de 74 …
Sa fierté transparaît dans
ses commentaires.
C18 : …Parce que
franchement, j’ai qu’des choses incroyables…
Montrer sa collection est
en principe une façon de s’exprimer, de briller.
C74 : …j’ai déjà eu
des contacts avec, avant ça s’appelait Coll-fiction, c’est une émission à la 2
… donc eux seraient intéressés par
ma collection pour pouvoir la faire voir à la télé. Y’a aussi un magazine,
maintenant ça fait un an que ça existe, qui s’appelle 10 ème Planète et là ça
parle que de figurines et de jouets aussi…
2. Les
compétences du collectionneur
2.1.
Une vigilance permanente
L’attention du collectionneur semble toujours en alerte.
G39 : Vous n’arrêtez
jamais de chercher ?
C39 : Non, non,
franchement sur i-Bazar, tous les jours j’tappe Spider pour voir c’qu’y’a.
G40 : Tous les jours.
C40 : Ouais, ouais
pratiquement. Ou bien quand j’trouve pas, j’vais m’ballader sur les sites qui
en parlent même plusieurs fois par jour.
Il emploie toutes les ressources possibles pour obtenir des informations
C43 y’a des magazines généralistes qui parlent de bandes dessinées, de jouets donc automatiquement, ils en parlent un peu. Ils nous lâchent aussi des adresses e-mail et tout…
2.2.Acquisition
des connaissances
Déjà à l’époque des Romains, les collectionneurs avaient leurs sources d’informations secrètes, des espions et des agents qui repéraient le butin.
D’ailleurs le mot réseau a beaucoup plu à Christophe et il l’utilise pour expliquer qu’ils se lâchent des informations entre contacts.
C28 : Oui, il faut arriver, pas faire le connaisseur, un petit peu le bébête. Sinon après, on voit qu’on est passionné. Donc après automatiquement, j’faisais attention à tout, à moi, à mon comportement quand j’cherchais. J’fonçais plus direct tête baissée, j’disais plus « Ouais, j’veux ça, c’est terrible ». Parce que si le prix n’est pas affiché, l’gars peut-être il l’vendait 10 ou 15 francs sur une bourse et puis comme il voit que j’suis intéressé, il monte. Mais c’est un comportement aussi … c’est pas mal … Pour comprendre ça, il faut vraiment être passionné, j’sais pas moi, ça fait longtemps … j’trouve ça normal.
Mémorisation
Un collectionneur doit forcément avoir une excellente mémoire à court et long terme pour se souvenir des caractéristiques de chacun de ses objets, de ses contacts …
Il semble que chez Christophe la mémorisation n’est pas très fiable. Il paraît se souvenir de faits marquants, d’objets fétiches mais ne donne très peu de noms, détails, prix exacts …
Contrairement à beaucoup de collectionneurs, il ne possède pas de catalogue où tout est référencé.
Christophe veut montrer qu’il dispose de nombreuses connaissances concernant
- Le monde Spiderman
C253 : …Parce que le costume a été révélé tout
récemment. Ca devait être au départ un créa, un dessinateur qui avait travaillé
sur une série Marvel assez réaliste, parce que l’gars y travaillait avec de la
peinture ….
- Les objets même de sa collection
C7 : …il faut différencier les maquettes et les
porcelaines…
- Son domaine de collection : les comics
C10 : …eux, c’est beaucoup plus de la japanimation et des mangas. Les mangas, c’est les bandes dessinées japonaises. La japaming, c’est les dessins animés
C13 : Donc les cotations, elles viennent bien de là, après on essaie de transformer le taux en français
- Les Etats-Unis
Il montre qu’il connaît le nombre d’habitants, parle en dollars …
2.3.Délibération
et décision
Toute activité implique les notions de motivation, buts et moyens, besoins et mobiles.
Tous les collectionneurs ont du mal à exposer leur but conscient. Ici, Christophe fait une bonne tentative.
C58 : Ben le but, c’est de toujours trouver. Le but, c’est toujours de trouver mieux. Toujours trouver quelque chose de. Déjà ne serait-ce que toujours trouver quelque chose à rechercher. Ca c’est un but. J’veux dire comme c’est quelque chose qui s’terminera jamais, j’pense. Donc y’aura toujours des choses à. Mais j’veux dire, ben maintenant que j’ai grandit ou que j’ai vieilli, ben c’est tout le temps être à la recherche de quelque chose. C’est ça le but. Parce que franchement, quand j’trouve rien, c’est pas intéressant.
Christophe a besoin comme calmant de connaître à l’avance ce qui va sortir sur le marché. Il reproche au système commercial français (surtout chez les grandes surfaces) de n’être jamais au courant des prochaines arrivées.
L’avantage des magasins spécialisés est qu’ils leurs fournissent à l’avance un catalogue publicitaire des prochains arrivages. Le collectionneur se fabrique une image mentale, à partir des photos, de ce qu’il va voir et peut-être acheter. Tous se « délectent » à anticiper ce qu’ils vont acquérir.
C249 : …Parce que y’a des catalogues qui existent donc j’sais un peu. Tout ce qui est récent, j’l’achète, des pièces récentes. On peut savoir un peu à l’avance ce qui va sortir. Ca s’appelle des preview, ça porte bien son nom, et ça permet de savoir ce qui va sortir dans les mois à venir. Donc s’il y a des choses intéressantes, on peut faire des pré-commandes. La seule barrière, c’est le délai de commande…
Le désir et l’excitation intérieur doivent-ils l’emporter ou bien faut-il renoncer à un objet au nom du bon sens ? Le grand dilemme entre la passion et la raison est bien présent.
Le collectionneur essaie souvent de remettre à d’autres la responsabilité de la prise de décision, ce qui l’empêche de se sentir coupable. Christophe se sert ainsi de sa femme en expliquant qu’elle est de « connivence », qu’elle le pousse aussi.
G35 : Vous hésitiez à
quoi ?
C35 : Ben d’les prendre ou pas, parce que ça faisait une belle somme quand-même à l’époque. Donc « Ben allez, prends les » Parce qu’elle pousse un petit peu, des fois, la dernière fois « Ah t’as encore acheté cette chose » puis par moment c’est, j’vais au magasin « Ouais mais c’est pas » « Vas y, prends le parce que tu l’as pas ça » … (rire) … donc elle participe aussi
3.Achat,
consommation et satisfaction
Muensterberger explique que « le besoin fondamental de refaire le plein, pour se sentir bien, est temporairement suspendu à une trouvaille ou une acquisition nouvelles. L’euphorie provoquée par un achat heureux se dissipe obligatoirement tôt ou tard. Une fois que l’objet a été incorporé à la collection et que la sensation affective initiale, la joie, la fierté, la nouveauté se sont émoussées, le souvenir inconscient de désirs anciens refait surface, selon le processus mental du retour du refoulé. La réalité est sans cesse mise à l’épreuve, et le sujet retrouve son impatience caractéristique jusqu’à ce qu’il découvre un nouvel objet »
3.1.L’achat
Le récit de la recherche et de l’acquisition, chez tous les collectionneurs, fait penser à une histoire d’aventures, à un roman d’amour et de magie. Ils revivent instantanément le moment passé.
C227 : … Ca c’est du style « Ouahou, j’suis intéressé par quelque chose » « Ouais, j’l’ai. J’l’ai alors vas-y, qu’est-ce que tu me proposes ? » « Ben, ben, ben » « Ouais, tan, tan, tan » … et puis finalement, c’est du baratin. Alors là, on est vraiment déçu. Là c’est traumatisant.
Il montre une sorte d’obstination qui semble se cacher derrière une préoccupation compulsive qui, comme toute action compulsive, est façonnée par des pulsions irrationnelles.
Etant donné que c’est une victoire sur l’angoisse et la peur de la perte, c’est une nécessité que l’expérience de recherche, d’acquisition se renouvelle sans cesse.
G37 : A chaque fois,
vous dites : ce mois-ci, le mois prochain. Vous n’êtes pas capable de
rester plus d’un mois sans
C37 : I Ben, ça dépend,
en fait. Mais y’a toujours quelque chose, de toute façon.
G38 : Il n’y a pas un
mois sans quelque chose qui vous
C38 : I Ben non, parce
que je suis toujours à la recherche de quelque chose donc automatiquement …
Les périodes où il achète moins, il se dit être « calmé » mais seulement calmé car il existe une caractéristique commune à tous les collectionneurs : l’absence de point de saturation.
G39 : Vous n’arrêtez
jamais de chercher ?
C39 : Non, non…
G68 : Ca s’arrête
jamais.
C67 : Ouais voilà.
G69 : Ca s’arrêtera
jamais ?
C69 : J’pense pas non. Tant qu’y’a de la matière à
collectionner. Y’aura déjà toujours des collectionneurs. Mais comme j’disais
tout à l’heure aussi, comment j’pourrais dire ça …
Christophe « fait » les brocantes, les bourses aux collections, les comics shops. Il achète également des objets de moindre valeur dans les supermarchés quand il ne trouve rien ailleurs et qu’il est en manque.
Il utilise Internet, les moteurs de recherche et les sites de ventes aux enchères (iBazar, e-Bay)
Il fait du troc avec ses contacts. Ils achètent, revendent, échangent des objets mais entre collections différentes.
Il s’est également déplacé jusque Londres, lors d’un voyage collectionneur organisé.
Le commerçant est un fournisseur d’objets magiques. La relation entre le collectionneur et le marchand est différente du rapport habituel entre client et vendeur. C’est un atout considérable pour le commerçant, dont le rôle est proche de celui d’un médecin, d’un prêtre ou d’un chaman. Christophe a le sentiment d’avoir été choisi, d’être le client préféré.
C248 : … on y va régulièrement et après on se crée un lien. Par exemple, je vais à Lille, ils savent que je fais que Spider. Donc ils savent que si ils rentrent des choses Spider, ils m’en parlent automatiquement. « Ouais, j’ai reçu ça, ça, ça ». Même si j’achète que dalle, au moins ils me mettent au courant et moi, ça me fait plaisir.
A noter aussi qu’il englobe dans le monde Spiderman, les producteurs, sculpteurs … Il entre par leur intermédiaire dans ce monde imaginaire.
C23 : … C’est Attacus et le sculpteur Bondix. En fait, un groupe de 3-4 personnages … qui se baladent apparemment dans la sculpture
La quantité semble avoir une forte importance pour notre collectionneur. Il indique principalement le volume que représente sa collection :
C3 : …je
peux remplir 2 pièces comme ici.
C4 : …j’ai des choses imposantes …
C10 : … les bandes dessinées, c’est pareil, c’est à
la pelle … j’dois en avoir 2000, 2500…
La quantité a souvent une fonction défensive. On peut comparer cela aux provisions de nourriture qu’une personne pourrait faire pour se prémunir face à une guerre, famine.
De plus, les collectionneurs ont coutume de se livrer à des surestimations. On voit très vite qu’il n’a pas de notions de grandeur, de taille.
C13 : Quand j’dis France, c’est Europe, c’est la
Belgique tout ça …
C14 : …Et celui qu’y’a Copernic … là c’est la folie,
alors là, là c’est 1 million de sites qui parlent de Spiderman.
La rareté, l’ancienneté et la provenance semblent être les 3 facteurs de la qualité d’une pièce.
La rareté, l’importance de l’objet se rattachent davantage à une représentation narcissique La rareté des pièces augmente la valeur des objets. Aussi, les collectionneurs ne choisissent pas tous de collectionner des pièces rares. Ces derniers doivent avoir besoin de se soulager plus fréquemment. Ils choisiront alors une collection de timbres, d’ours en peluche, de cartes téléphoniques plutôt qu’une collection de météorites, de meubles Louis-Philippe.
C13 : …Parce que c’est rare. Ne serait-ce que des figurines qui ne sont jamais sorties en France, elles prennent une valeur incroyable
C25 : La rareté de la pièce, déjà. Et comme, je disais tout à l’heure, moi c’était beaucoup de choses anciennes donc quand j’vois vraiment quelque chose comme ça qui m’intéresse, j’fais l’impasse sur les trucs récents qui sortent … pour pouvoir l’acheter
La rareté tend à augmenter la valeur d’un objet, on s’attend alors à ce que les collectionneurs recherchent des pièces difficiles à trouver. Et pourtant, c’est presque le contraire qui se produit. Il est prouvé que certains collectionneurs ont tendance à se désintéresser de certaines catégories d’objets quand l’offre diminue. Il est donc capital qu’il y ait un apport plus ou moins régulier. Cet apport doit être considérer comme un remède magique.
La provenance :
C23 : …Bowell, lui y cartonne vraiment. Surtout maintenant, ça c’était son premier travail mais c’est comme tout artiste, au départ, ils sont pas connus donc euh … j’peux pas dire que ça vaut rien mais ça vaut pas grand chose. Puis après qu’ils se font une réputation dans le métier et puis dans le milieu, ils commencent à vendre des pièces. Déjà nous, c’qu’on a nous, qu’on a senti, le flair arrivé …
Même si la qualité a une forte importance, pour mieux se soigner, Christophe recherche aussi la diversité ( allant jusqu’à acheter des imitations japonaises) et la quantité.
3.2.La
consommation
La collection est généralement exposée de façon à ce qu’elle soit mise en valeur :
cependant mise en valeur pour la seule contemplation du propriétaire. Il ne souhaite pas les étaler partout. Généralement, ils y consacrent une pièce, sorte de sanctuaire, lieu de recueillement.
L’observation du salon, salle à manger, où se déroule l’entretien, montre que les 2 vitrines ont une place stratégique. Outre la collection de Spiderman, 2 autres éléments sont prépondérants dans la pièce : la télévision et une multitude de photos de sa petite fille.
La consommation de sa collection est essentiellement une expérience visuelle
C30 : …Dès fois, j’me plante ici une heure à regarder les figurines devant la vitrine, à regarder c’que j’ai, « Tiens ça s’est pas très bien mis ».
C116 : … Mais en plus
y’a des collectionneurs qui aiment bien palper c’qui ont pour interpréter leurs
objets. Mais moi, j’suis pas comme ça. Autant que possible garder dans son
emballage d’origine. Parce que pour me rappeler qu’à l’époque c’était comme ça,
c’est bien d’l’avoir dans l’état
D’après Muensterberger, « l’obsession de la perfection peut être liée à des peurs irrationnelles ou être la manifestation de défenses destructrices, ou encore servir à amortir la peur inconsciente d’être soi-même imparfait ». Christophe se caractérise lui-même de maniaque et ceci se voit très nettement dans sa façon de consommer.
C29 : Oui. Même si je jouais avec, je collectionnais déjà. Et j’ai toujours été un maniaque, j’ai toujours été …euh … j’cassais pas mes jouets déjà. J’y faisais attention. Ca m’arrivait même de racheter une figurine parce que j’avais perdu ne serait-ce qu’un accessoire.
C13 : …en plus, j’essaie au maximum de les garder dans ses packaging parce que je n’ouvre pas les boites.
C112 : …Les boites elles sont fermées pourtant. J’veux dire les cartons dedans y’a des figurines, ils les ont jamais vus. Ils ont la boite. J’dis ça, moi ça m’arrive d’avoir des objets, de savoir qui sont dans une boite mais je les ai jamais vus.

3.3.La
satisfaction
Un collectionneur interviewé par Muensterberger résume très bien cette sensation de satisfaction : « L’enchantement le plus profond pour le collectionneur est d’enfermer des objets à l’intérieur d’un cercle magique dans lequel ils sont immobilisés tandis que le frisson ultime, le frisson de l’acquisition, passe sur eux.[…] Il suffit de regarder un collectionneur disposer des objets dans une vitrine. Au moment où il les tient dans ses mains, on dirait qu’il voit à travers eux, dans leur lointain passé, comme s’il était inspiré ».
Le collectionneur est un éternel insatisfait
C60 : Ben ouais j’pense.
Car c’est vrai qu’un collectionneur. Il faut prendre le collectionneur comme
quelqu’un de toujours insatisfait (intonation très forte sur ce dernier
mot). J’pense que c’est comme ça .
G61 : Il y a des moments
où vous êtes quand-même satisfait ?
C61 : Ben quand on
trouve la pièce, on est heureux comme … Mais après il faut passer à autre
chose. On est content d’l’avoir, c’est clair.
G62 : C’est au moment de
la découverte
C62 : (en même temps)
Alors là, c’est terrible
G63 : ou au moment où on
l’a reçoit
C63 : C’est au moment où
on l’a pour nous. Là c’est vraiment, ça c’est le top.
G66 : Il dure combien de
temps ce moment là ?
C66 : Le temps d’aller
la chercher ou de la recevoir, déjà ça c’est classe, j’trouve ça bien. Quand on
la reçoit alors là c’est…l’jour où j’trou, j’trouve un objet, y’a des … J’la regarde
dans tous les sens déjà, pour savoir comment elle est faite, c’qu’y’a comme
détail ou quoi. Après soigneusement bien rangée dans la collection et quand
j’ai la place. Et après, j’suis content. Après comme je le disais tout à
l’heure, ça m’arrive de rester planter devant ma vitrine 1 heure, 2 heures, à
contempler c’que j’ai. Mais éternel insatisfait, c’est clair et net. Tous les
collectionneurs y sont comme ça.
G67 : Alors une fois
qu’elle est dans la vitrine, c’est tout.
C67 : Non, c’est pas
tout. On est content de l’avoir mais il faut passer à autre chose. Parce Qu’on
sait qu’y’a beaucoup de choses à collectionner mais j’veux dire …
Muensterberger avoue n’avoir jamais rencontré de collectionneur qui, consciemment ou non, ne ressente une certaine culpabilité à cause de ses « frivolités », une fois l’acte passé.
Conclusion
Tous les adultes, à des degrés différents, cherchent des équivalents à l’amour et à la tendresse qui leur ont manqué dans leur enfance. Ils s’auto-soignent de différentes façons : dans la religion, en se consacrant à ceux qui ont besoin de soins et de protection, dans le jeu, dans l’alcool, la drogue, la boulimie, dans une quête interminable pour trouver une cause ou un objectif à défendre, en pratiquant un sport à outrance, en se livrant à des activités dangereuses… ou en devenant collectionneur.
Selon Muensterberger, « il n’existe pas de collectionneur moyen ». Tous les collectionneurs n’ont pas la même histoire et donc la même passion. Même si l’interviewé de l’enquête semble être atteint à un haut degré, tout les collectionneurs n’ont pas la même fièvre, le même engouement …les mêmes symptômes.
Bibliographie
- Cogneau, Donnat (1990), Les pratiques culturelles des Français – 1973-1989, Ministère de la Culture et de la Communication, La Découverte/La documentation française
- Filser Marc, Le comportement du consommateur, Dalloz
- Blanchet, Gotman (1992), L’enquête et ses méthodes : L’Entretien, Nathan
- Ladwein (2000), Le comportement du consommateur et de l’acheteur, Economica
- Muenstenberger (1996), Le collectionneur : Anatomie d’une passion, Payot